Les circonstances de l’accident
Reims, dans le département de la Marne, mercredi 14 décembre 1938.
Il est environ dix heures du matin lorsqu’un accident de la circulation se produit au croisement de la rue de la Maison Blanche et du boulevard Wilson.
Lucien BROYER, boulanger de son état, circule à bord de sa Renault Primaquatre sur le boulevard Wilson, en direction de Cormontreuil. Arrivé audit croisement, sa fille Yolande, passagère du véhicule, n’a que le temps de lui crier de faire attention. Quelques instants plus tard, il percute la voiture pilotée par Marceau PARGNY, représentant du garage automobile Buirette. Ce dernier, à bord d’une SIMCA 3 CV, roulait sur la rue de la Maison Blanche. Son passager, Roger GONDELLE, est un acheteur potentiel du véhicule.
Arrivés sur les lieux, le commissaire de police du 3ème arrondissement de Reims, Edmond POMMET, et son secrétaire, le sieur PÉROTIN, constatent l’étendue des dégâts. La Renault Primaquatre, a tout d’abord glissé sur près de trente mètres. Puis, elle a dévalé un talus et terminé sa course sur le toit, à cinq mètres en contrebas. Quant à la SIMCA, elle a dérapé sur une dizaine de mètres et a traversé de biais la voie ferrée du C.B.R.[1]. Elle s’est ensuite couchée au milieu du boulevard Wilson.
Les protagonistes
La famille BROYER
Lucien Jean Marie Félix BROYER naît à Bâgé-la-Ville, dans l’Ain, le 17 juin 1893. Il est le fils de Joseph BROYER et Marie BONHOMME, tous deux cultivateurs. Le 11 février 1922, il épouse à Reims Paule Germaine DUPONT, née à Reims le 26 février 1902. Un an avant leur mariage, les époux BROYER ont eu une fille, Yolande Renée, née le 4 février 1921. Enfant naturelle, elle a été reconnue ensuite par ses parents. Lucien et sa famille habitent 242 rue de Vesle à Reims.
Il est titulaire du permis de conduire n° 24357 que la Préfecture de la Marne lui a délivré le 27 mai 1927. Il venait d’acquérir son véhicule, puisque la carte grise de sa voiture, une Renault Primaquatre immatriculée 2260 KJ 5, date du 3 décembre. Sa femme et sa fille étaient avec lui dans la voiture lors de l’accident. Elles souffrent de blessures légères.
MM PARGNY et GONDELLE
Louis Pierre Marceau PARGNY voit le jour à Merlaut, près de Vitry-le-François, dans la Marne, le 29 septembre 1911. Il est le fils de Gaston Jean Édouard PARGNY, instituteur, et de Louise Julie GARNIER. Au moment de l’accident, Marceau PARGNY conduit une SIMCA immatriculée 2613 KJ 5, une voiture qui appartient au garage Buirette, dont il est représentant. Il possède un permis de conduire n° 54865 délivré le 23 mai 1935. Il est accompagné de Roger GONDELLE, client du garage, pour essayer cette voiture que ce dernier comptait acheter. Marceau PARGNY habite 9 rue Saint-Pierre-les-Dames à Reims.
Roger Gustave Auguste GONDELLE, ébéniste de profession, est né à Reims le 6 septembre 1910. Fils d’Eugène Gustave GONDELLE, caviste, et d’Aline Constance LEMOUSSU, il réside au 33 rue des Poissonniers à Reims.
Qui est responsable ?
Le commissaire POMMET entend tour à tour les conducteurs et les passagers des deux véhicules. Comme de bien entendu, MM BROYER et PARGNY se rejettent la responsabilité de l’accident, tous deux sûrs de leur bon droit.
Le droit
Mais voyons d’abord ce que dit le Code de la Route en 1938 en de telles circonstances. Le texte en vigueur est le décret du 31 décembre 1922.
Et parlons de vitesse pour commencer. L’arrêté préfectoral du 22 janvier 1936, repris par l’arrêté municipal du 5 février de la même année[2], limite la vitesse de circulation des véhicules de tourisme à 40 km/h.
Ensuite, pour franchir une intersection, « tout conducteur […] doit annoncer son approche ou vérifier que la voie est libre, marcher à allure modérée et serrer sur sa droite, surtout aux endroits où la visibilité est imparfaite »[3].
Enfin, « à la croisée des chemins de même catégorie au point de vue de la priorité, le conducteur est tenu de céder le passage au conducteur qui vient de sa droite »[4].
En résumé, à l’approche d’une intersection en ville, un conducteur doit adapter sa vitesse, annoncer son approche, vérifier que la voie est libre et éventuellement laisser la priorité à droite.
Les faits
Voyons maintenant ce que disent les personnes impliquées dans l’accident.
Lucien BROYER reconnaît qu’il roulait sans doute à près de soixante kilomètres par heure. Cependant, il tenait sa droite sur la chaussée. Comme c’est admis en ville (mais pas obligatoire), il a bel et bien utilisé son klaxon à l’approche de l’intersection.
Marceau PARGNY, quant à lui ne roulait pas à plus de quarante kilomètres par heure, il en est certain. Il tenait sa droite et a bien averti de son approche. Il a parfaitement vu l’autre véhicule, qui venait de sa droite. Selon lui, celui-ci roulait à une vitesse qu’il estime à plus de cent kilomètres par heure. Pourtant, il s’est engagé car il pensait avoir le temps de passer.
Les passagers des deux véhicules ne disent pas autre chose. Leur conducteur roulait normalement, à droite, et a prévenu de son approche (Mme BROYER reconnaît que son mari roulait peut-être à quarante-cinq kilomètres/heure). Et chacun d’eux a bien averti de son approche par un coup de klaxon, tandis que l’autre véhicule impliqué roulait à une vitesse excessive et n’a pas fait usage d’un avertisseur sonore. Mais cela, rappelons-le, n’est pas une obligation en ville.
Comment, dès lors, démêler le vrai du faux ?
Les suites de l’accident
L’accident n’a causé que des dégâts matériels et des blessures légères qui n’ont pas nécessité de soins importants. Aucune plainte ne sera déposée, ni par Lucien BROYER, ni par le garage Buirette, propriétaire de la SIMCA que conduisait Marceau PARGNY.
Les représentant juridiques des assurances respectives ont pris le relais et demandé à avoir accès à l’ensemble des procès-verbaux dressés par le commissaire POMMET.
A noter un détail cocasse : François PELLETIER, avoué mandaté par le garage Buirette et son assurance, a adressé sa demande au Procureur général le 22… novembre 1938, soit près d’un mois AVANT l’accident !
Les rapports de police ne disent évidemment pas si Roger GONDELLE a finalement acheté une voiture au garage Buirette. En tout cas, ce ne fut pas la SIMCA qu’il s’apprêtait à essayer…
Notes
[1] Chemin de fer de la Banlieue de Reims. Chemin de fer à voie métrique (les rails sont écartés de 1 m et non de 1,435 m, qui est l’écartement standard), il a fonctionné entre 1894 et 1966. Il reliait alors Reims à de nombreuses communes environnantes, jusqu’à Epernay, Châlons-sur-Marne, Soissons ou encore Rethel.
[2] Archives départementales de la Marne.
[3] Article 10 du décret du 31.12.1922 (Gallica, BnF).
[4] Même article.
Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog proposé par CLG Formation sur le thème « une histoire de guerre ».
La photo de présentation est extraite du dossier d’instruction conservé aux Archives départementales de la Marne.