Lagery, petit village de la Marne, à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Reims, près de la route de Château-Thierry. Un village d’une centaine de familles, un peu plus de trois cents âmes. Un village de paysans et d’artisans dans le vignoble champenois.
Dans cette communauté qui aspire à une vie simple, un drame : on a assassiné la mère Adèle.
La victime : la mère Adèle
Tout le monde dans les environs l’appelle la mère Adèle. Mais son vrai nom est Marie Geneviève Adèle DEBAY. Fille de Robert DEBAY et de Marguerite FLORENT, elle est née le 5 mai 1809 à Serzy, à quelques kilomètres au nord de Lagery.
La mère Adèle est une femme que la vie n’a pas épargnée. Manouvrière et marchande de balais, elle a mis au monde sept enfants dont trois sont décédés en bas âge. Elle est restée veuve depuis le décès de son mari. Robert Stanislas NAUDET, lui aussi manouvrier, né comme sa femme au village de Serzy, s’est éteint à l’Hôtel-Dieu de Reims le 13 mais 1844. Dès lors, la mère Adèle a élevé seule ses cinq enfants survivants (la dernière, Marie Adélaïde Florentine, meurt en 1848).
Et en ce 19 avril 1889, partie de bon matin, elle parcourt à pied les quelques kilomètres qui séparent sa maison de Crugny de la ferme Saint-Antoine, au sud de Lagery. Une fois ses affaires faites, elle s’en retourne à Crugny. Elle ne rentrera jamais chez elle. C’est près du bois des Limous, alors qu’elle ramassait des herbes que son assassin a frappé.
Les suspects
Très vite, la police s’intéresse à un personnage qui se trouvait à travailler, un certain LEBOURQUE, marchand de balais comme la mère Adèle. Le mobile semblait évident : la concurrence.
Mais c’est un autre individu, qui n’est tout d’abord que témoin, qui va retenir l’attention des enquêteurs. Louis Gustave BARRÉ, manouvrier, n’a pas encore vingt ans. De taille moyenne, il a le cheveu et le sourcil noir, des yeux bleus jaunâtres, un gros nez, un menton en galoches et le teint coloré[1]. C’est son comportement – et plus précisément ses mensonges – qui va le confondre.
Louis Gustave BARRÉ est un jeune homme du village. Il y est né le 24 août 1869. Fils d’Eugène BARRÉ et de Louise Amélie BARBUSE, il est le troisième d’une fratrie de neuf enfants (trois filles et six garçons).
Aux dires de son patron, le cultivateur CACHET, Louis Gustave BARRÉ est travailleur et sa conduite est tout ce qu’il y a de plus correcte.
Les journalistes présents à son procès le décriront toutefois sous un autre jour. Ils lui prêtent un « rare aplomb » et un regard qui toise les juges, considérant « qu’il n’a pas à rougir de se trouver là, que ce n’est pas sa place »[2].
Un crime odieux
Ce qui fait toute l’atrocité de ce crime, aux dires des contemporains très impressionnés, c’est sa sauvagerie et la victime, une femme de quatre-vingts ans.
L’assassin de la mère Adèle a commis un acte d’une rare violence. Et la presse s’en est fait l’écho. Dans son édition du 22 avril, La Dépêche de l’Est, journal républicain de Reims, indique qu’elle a été trouvée « horriblement mutilée ». Elle « a eu la tête absolument fracassée ». De son côté, le Courrier de la Champagne, autre quotidien rémois, évoque une « abominable affaire » dont le journaliste promet de reparler. Il n’en reparlera jamais, du moins pas avant le procès. L’arrestation de BARRÉ, désormais principal suspect, ne suscite pas même un entrefilet.
Mais revenons au cœur de l’affaire. Le docteur VIGNON, de Ville-en-Tardenois, qui a pratiqué l’autopsie de la mère Adèle, décrit des blessures faites par deux instruments. Le premier, sans doute un bâton, a brisé une partie du crâne et fracturé l’arcade sourcilière. Le second, tranchant, peut-être une faucille, a causé des plaies importantes sur la langue et à l’intérieur des joues. Mais la mère Adèle n’était pas de frêle constitution. Elle s’est défendue, ses mains et ses bras montrent des coupures profondes. Et son assassin porte également sur les bras et le cou des traces de cette lutte.
Le procès
Le déroulement du procès ne nous est connu que par la relation qu’en fit la presse. En effet, les ravages du temps et des guerres nous privent d’une grande partie des archives de la Cour d’Assises de la Marne.
Arrêté le 26 avril 1889, Louis Gustave BARRÉ est écroué à Reims dans l’attente de son procès. Le jour de son arrestation, il porte un chemise de coton, un pantalon et un gilet de velours, une blouse bleue, une casquette brune et une paire de galoches[3].
Le 26 juillet 1889, son procès s’ouvre devant la Cour d’assises de la Marne, à Reims. Il dure deux jours.
Après la lecture de l’acte d’accusation vient l’interrogatoire de BARRÉ. Ses réponses aux questions du Président du tribunal laissent les jurés perplexes. Combien de fois a-t-il déjà changé de version dans ce qu’il raconte de sa journée ? Et quand les questions deviennent trop pressantes, il se mure dans le silence.
Puis, c’est au tour des témoins de prendre la parole, à commencer par le docteur VIGNON. Se succèdent tout à tour les gendarmes qui ont mené l’enquête, Mme LALUQUE, la fermière de Saint-Antoine et plusieurs habitants de Lagery. Tous relatent ce qu’ils ont pu voir de cette sombre affaire, bien peu de choses en vérité. Seule certitude : BARRÉ et la mère Adèle se sont bien croisé en cette triste journée du 19 avril.
Malgré l’absence de preuves directes et un plaidoyer de l’avocat de la défense, Me BRISSART « remarquable de véhémence et de dialectique », Louis Gustave BARRÉ est condamné à quinze ans de travaux forcés et dix ans d’interdiction de séjour.
Épilogue
Conduit à Avignon le 9 août 1889, Louis Gustave BARRÉ est envoyé au bagne en Nouvelle-Calédonie le 16 juin suivant, à bord du Calédonien. Il y meurt le 29 mars 1892.
Notes :
[1] Source : registre d’écrou de la maison d’arrêt de Reims , conservé aux Archives départementales de la Marne.
[2] Selon l’article paru dans la Dépêche de l’Est le 27 juillet 1889.
[3] Source : registre d’écrou de la maison d’arrêt de Reims , conservé aux Archives départementales de la Marne.
Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog proposé par CLG Formation sur le thème « une mort non naturelle ».
Bien triste histoire également
Louis a été sur l’île Nou ?
Il a peut-être croisé l’un de mes bagnards.
Chouette article! Dommage que tu ne puisses pas en savoir plus avec le dossier des Assises…. L’enquête menée permet de retracer le contexte de leur vie de l’époque de façon assez précise je trouve. C’est le même casse-tête des archives perdues dans le Loiret…
J’ai aussi un bagnard envoyé à l’Île Nou, et décédé en 1892 là bas…. c’était l’enfer sur terre …..