En 1894, Nicolas HOUÉ est condamné à mort dans une affaire criminelle qui marqua profondément les habitants d’un petit village marnais. La peine de mort était alors la sanction prononcée pour les crimes les plus graves et les plus abjectes. Ce n’est qu’en 1981, sous l’impulsion de Robert BADINTER, que le Président de la République, François MITTERAND, abolit cette pratique judiciaire.
A la mort de son père, en 1876, Nicolas reste avec sa mère et ses frères et sœurs. La famille vit alors toujours en Lorraine annexée[2]. Dès 1883, il occupe des emplois de domestique dans diverses exploitations. Le 19 octobre 1884, il part pour échapper à la conscription allemande et se rend en France, où il demande la nationalité française. Il travaille dans plusieurs fermes des Vosges, puis de la Marne, du côté de Vitry-le-François et de Sainte-Menehould.
En 1894, Louis Octave FRANÇOIS, cultivateur au village de Le Châtelier, âgé de trente-et-un ans, l’embauche. Ce n’est pas la première fois que l’agriculteur fait appel à lui. Et il n’a jamais eu à se plaindre de son travail. Nicolas HOUÉ est un jeune homme de trente-deux ans, aux cheveux châtains et aux yeux bleus, plutôt grand pour son époque (1,75 m). Il a un menton rond, un large front, un gros nez et une bouche moyenne.
Si son patron n’a que peu de reproches à lui faire sur son travail, au village, en revanche, Nicolas HOUÉ a mauvaise réputation. Volontiers grossier, c’est un « coureur de jupons ». A en croire les témoins de son comportement, on pourrait dire « Non si picca se sia rica, se sia brutta, se sia bella, purché porti la gonella, voi sapete quel che fa »[3].
Les faits
Dans l’exploitation de Louis Octave FRANÇOIS vit une autre domestique, Marie CHARPENTIER. Née à Reims le 12 juin 1875, la jeune femme est une enfant de l’assistance publique. Elle travaille dans les champs et à la ferme comme servante.
Le mercredi 8 août 1894, Nicolas et Marie sont aux champs. Lui fauche les blés, elle les met en gerbes. A l’heure de midi, leur patron apporte le déjeuner. Au cours de ce repas champêtre Nicolas adresse à Marie des demandes « très appuyées », qui ne laissent planer aucun doute sur ses intentions. Selon les dires du médecin légiste, Marie est une jolie jeune femme de taille moyenne (1,65 m) aux beaux cheveux noirs[4]. Mais voilà ! Marie refuse ses avances. Nicolas, qui se décrit volontiers comme irrésistible pour la gent féminine, ne peut supporter un tel refus, lui qui pense que la jeune femme a déjà accordé ses faveurs à un autre des ouvriers de Louis FRANÇOIS, leur patron.
Elle s’enfuit en appelant au secours ; il la poursuit et la rattrape. Comme elle continue de lui résister, il finit par l’étrangler. Puis, il va chercher le marteau qu’il utilise pour battre sa faux[5] et frappe la jeune femme à plusieurs reprises sur la tête avec une extrême violence. Les témoins qui découvriront le corps diront que la cervelle s’échappait du crâne. Alors qu’elle râle encore, il abuse d’elle avant de lui fracasser une bouteille sur le visage.
Les témoins entendus par les gendarmes diront bien qu’ils ont entendu des cris, mais qu’ils ont mis cela sur le compte de moissonneurs qui jouent ou plaisantent.
Très vite, la presse locale se fait l’écho de ce fait divers sordide[6].
Condamné à mort
Quelques jours plus tard, Nicolas HOUÉ se rend aux gendarmes. Durant son interrogatoire, il avoue ses crimes (il nie tout d’abord avoir violé Marie avant de le reconnaître). Il justifie son geste par le refus de la jeune femme de céder à ses avances.
Incarcéré à Reims, il comparaît le 27 octobre 1894 devant la Cour d’assises de la Marne, présidée par le juge MERSIER, conseiller à la Cour d’appel de Paris. Il est assisté de Jules PÉRINET et Ernest QUINQUET DE MONJOUR, tous deux juges au tribunal civil de Reims. Le procès se tient à huis clos. A l’issue des débats, les douze jurés se retirent pour délibérer. Ils doivent répondre à trois questions :
- Nicolas HOUÉ est-il coupable d’avoir au Châtelier (Marne) le 8 août 1894 commis le crime de viol sur la personne de Marie CHARPENTIER ?
- ledit HOUÉ est-il coupable d’avoir, le même jour et au même lieu, commis volontairement un homicide sur la personne de ladite Marie CHARPENTIER ?
- ledit homicide volontaire a-t-il accompagné ou suivi le crime de viol ci-dessus spécifié ?
A ces trois questions, les jurés répondent « Oui » à la majorité.
Nicolas HOUÉ est condamné à mort. Dans l’attente de son appel, il réside à la maison de justice de Reims. La Cour de Cassation rejette son appel le 22 novembre de la même année.
Comme souvent, sa peine est finalement commuée en travaux forcés à perpétuité par décret du 12 janvier 1895. Le 26 juillet suivant, il embarque à bord du navire Ville-de-Saint-Nazaire. Les chantiers navals de Bordeaux ont mis à l’eau ce paquebot de 1 744 tonneaux en 1870[7]. Le fier vaisseau débute sa carrière sur les lignes Saint-Nazaire-Valparaiso et Saint-Nazaire-Colon, puis dessert l’Afrique du Nord. De 1891 à 1895, l’État l’affrète pour transporter les forçats vers Cayenne.
Le bagne aura rapidement raison de la résistance de Nicolas HOUÉ. Il décède à l’hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni le 26 septembre 1896.
Notes
[1] Archives Nationales d’Outre-Mer, COL H 485.
[2] Après la défaite de 1871, la Prusse annexe une partie des territoires français : l’Alsace et la Moselle.
[3] Extrait de l’air du catalogue chanté par Leporello dans l’opéra Don Giovanni de W.A. MOZART (1787) : « Peu importe qu’elle soit riche, qu’elle soit laide, qu’elle soit belle, pourvu que ce soit une femme, vous savez ce qu’il fait ».
[4] Archives départementales de la Marne, 4 U 26.
[5] On frappe la partie tranchante (le fil) d’une faux sur une enclume pour le rendre le plus fin possible et aiguiser l’outil.
[6] L’article ci-dessous, extrait de L’Éclaireur de l’Est du 11 août 1894 (Archives départementales de la Marne, DELTA 549/13).
[7] Désarmement havrais, navire ID n° 4068.
Cet article a été rédigé dans le cadre de l’atelier blog proposé par CLG Formation sur le thème « un condamné à mort ».
Voilà un charmant jeune homme !
Merci Charles-Emmanuel pour cette histoire