1882. L’archevêque de Reims, Mgr Benoît LANGÉNIEUX, adresse au préfet de la Marne, Louis DELASALLE, une proposition de nomination. Vacante depuis le décès de l’abbé GUERLET, le 8 mars précédent, de son curé, la paroisse de Chamery a besoin d’un nouveau desservant. L’archevêque estime judicieux de proposer à ce poste l’abbé AUBERT, alors curé d’Arcis-le-Ponsart.
Mais qui est donc cet ecclésiastique qui va faire couler tant d’encre entre les administrations de l’Etat et de l’Eglise ?
L’abbé Remy Joseph AUBERT[1]
Remy Joseph AUBERT naît à Nanteuil-la-Fosse (actuellement Nanteuil-la-Forêt), dans le département de la Marne, le lundi 27septembre 1841. Son père, Pierre Nicolas, meunier au hameau de Presle, est âgé de quarante ans. Sa mère, Marie Éléonore LEMOINE, a trente-sept ans.
En 1867, à l’âge de vingt-six ans, il reçoit le sacrement[2] d’ordination. Il est désormais prêtre et occupe une charge de vicaire dans la paroisse ardennaise de Gespunsart, au nord-est de Charleville-Mézières.
L’année suivante, on le nomme curé de La Hardoye, une paroisse du sud des Ardennes, non loin de Rethel.
En 1870, il s’installe à Remaucourt, à quelques kilomètres de son ancienne paroisse. Il semble y rester quelques années.
Petit rappel historique : l’Église et l’État à la fin du XIXe siècle
Si aujourd’hui, l’Église et l’État sont bien distincts, cela n’a pas toujours été le cas. Sous l’Ancien Régime, l’Etat ne pouvait se concevoir sans l’Eglise, le roi étant « de droit divin » et l’Eglise ayant un pied dans chaque maison et un regard sur chaque conscience.
A la Révolution, tout change. La République nouvelle confisque les biens du clergé et les prêtres doivent se soumettre à de nouvelles règles, sous peine d’exil ou de mort. Tout change donc… jusqu’en 1801.
Le 15 juillet 1801, Napoléon Bonaparte et le pape Pie VII signent un Concordat. Ce texte va ramener la paix au sein de la société sur le sujet très sensible de la religion.
Sans entrer dans les détails, en voici les grandes lignes. Le catholicisme n’est plus religion d’Etat (ce qu’il était avec les rois de France), mais retrouve un statut privilégié du fait qu’il s’agit de la religion de la majorité de la population. Les évêchés sont redessinés. Et c’est désormais l’Etat qui rémunère le clergé, selon une grille tarifaire précise.
De ce fait, les nominations sont soumises à l’approbation de l’Etat, y compris pour les prêtres et les vicaires. C’est le préfet du département qui valide les propositions que lui adressent les évêques.
Cette situation entre l’Eglise catholique et l’Etat va subsister jusqu’ à la fameuse loi de 1905 qui séparera les deux institutions. Seules l’Alsace et la Moselle fonctionnent encore aujourd’hui sous le régime du Concordat de 1801.
Une nomination problématique
En mars 1882, l’abbé AUBERT obtient une nouvelle paroisse, à Arcis-le-Ponsart, dans la Marne.
Le 22 juin 1882, l’archevêque de Reims, Mgr Benoît LANGÉNIEUX, écrit au préfet de la Marne, Louis DELASALLE, pour lui proposer la nomination de l’abbé Remy Joseph AUBERT à Chamery. Depuis le 8 mars précédent en effet, cette paroisse située entre Reims et Épernay, est vacante, suite au décès de son desservant, l’abbé GUERLET. Il est sans doute alors loin de se douter de la correspondance que va susciter cette nomination.
Interrogé par le sous-préfet de Reims, le maire d’Arcis-le-Ponsart semble avoir quelques difficultés à cerner le prêtre de son village. « Ce dernier, écrit-il le 25 juillet, est à peine connu dans la commune, il ne sort pas et n’a rendu aucune visite ». Certes, ses sermons ne parlent pas de politique et sont, à ce titre, très appréciés. Mais, revers de la médaille, l’abbé ne s’attire pas les faveurs des habitants qui fréquentent son église. « Les principaux réactionnaires militants, amis de son prédécesseur, poursuit le magistrat, ne sont même pas satisfaits de sa conduite ». Dès lors, que penser d’un tel homme d’Église ?
Une enquête s’impose
Le préfet de la Marne en appelle alors à son collègue des Ardennes. Celui-ci lui répond le 22 août en lui donnant des renseignements qui ne lassent pas de surprendre.
En préambule, le fonctionnaire précise que l’abbé « ne paraît nullement mériter la faveur pour laquelle il est proposé ». Comment est-ce possible ? L’archevêque de Reims, sans doute bien renseigné, ne lui a-t-il pas affirmé que l’abbé AUBERT était particulièrement investi dans sa paroisse ? L’homme avait même payé une partie de la reconstruction de l’église paroissiale sur ses propres deniers !
Rien de tel sous la plume du fonctionnaire ardennais. Le prêtre jouit en effet dans l’arrondissement de Rethel d’une triste réputation. La justice le soupçonne même fortement d’avoir mis le feu à la sacristie de son église. Et bien qu’aucune preuve matérielle ne soit apparue, la conviction du Parquet de Rethel n’en demeure pas moins faite. Par ailleurs, loin d’avoir payé lui-même des travaux, il a en réalité engagé des frais sans l’approbation de la fabrique[3], laissant une dette de près de 6 000 francs. Enfin, le préfet termine son exposé par cette remarque : « Ayant une certaine fortune, il l’a entièrement dilapidée, mais nullement en bonnes œuvres ». A bon entendeur…
Fort de ces informations, le préfet de la Marne rejette purement et simplement la proposition de nomination d’un tel curé pour lequel les autorités diocésaines des Ardennes avaient compris « qu’il n’était pas possible de le maintenir dans l’arrondissement de Rethel ». D’où sa récente nomination à Arcis-le Ponsart… Il en informe l’archevêque de Reims le 24 août.
La fuite de l’abbé AUBERT
L’affaire aurait pu en rester là.
Mais le 14 octobre 1882, le sous-préfet de Reims informe le préfet de la Marne de la disparition de l’abbé AUBERT, dans la nuit du 6 au 7 octobre. Disparition problématique s’il en est, car le lendemain devait avoir lieu chez lui une saisie de son mobilier. De plus, une somme de 700 francs appartenant à la fabrique a également disparu avec le fuyard. Décidément, cet ecclésiastique est bien remuant ! Le ministre de l’Intérieur, responsable des cultes, en reçoit rapidement l’information.
Et on cherche l’abbé AUBERT… Le bruit court qu’il s’est réfugié à l’archevêché. Mais point de prêtre caché dans l’enceinte ecclésiastique rémoise. Le préfet reçoit des nouvelles de l’homme le 8 novembre. Dans un bref courrier, il s’étonne de ne pas avoir reçu son traitement. Mais il ne dit pas où il est.
En attendant, les ouailles d’Arcis-le-Ponsart se retrouvent sans prêtre. C’est à un moine trappiste de l’abbaye d’Igny (à Arcis-le-Ponsart) que l’on confie à cette tâche.
L’abbé AUBERT et ses démons
Mais l’abbé AUBERT n’a pas complètement disparu. Il se trouve dans un asile du département du Nord, à Lommelet, précisément, où il a été conduit dès le 8 octobre par le vicaire général de Reims.
Selon le directeur de cet auguste établissement, tenu par les Frères Hospitaliers de Saint-Jean-de-Dieu, le curé d’Arcis-le-Ponsart y est soigné pour un délire de persécution. C’est ce qu’il écrit au préfet de la Marne le 8 janvier 1883. Entré le 8 octobre, il en sort le 15 novembre. Le médecin qui l’a examiné, le docteur WINTREBERT, a noté qu’il était triste et disait avoir des ennemis partout. L’abbé AUBERT affirmait même avoir été blessé par une balle et avoir entendu des coups de feu. Le spécialiste indique « une aliénation mentale avec hallucination de l’ouïe ».
A sa sortie de l’asile, le même médecin note : « un tel état mental est anormal, il y a là un trouble moral et intellectuel, un affaiblissement des facultés mentales ».
Du reste, l’attentat supposé était déjà venu aux oreilles du préfet de la Marne, qui le mentionne dans son courrier au ministre de l’Intérieur, indiquant que plusieurs articles étaient parus à ce sujet dans le quotidien Le Courrier de la Champagne[4].
Une mutation… bienvenue
Après une telle affaire, il était impossible de maintenir l’abbé AUBERT dans ses fonctions à Arcis-le-Ponsart.
Le 20 décembre 1882, il est officiellement installé par les autorités diocésaines à Besny-et-Loisy, près de Laon, dans l’Aisne.
On le retrouve finalement dans le Calvados en mai 1884. Il officie alors comme chapelain de la baronne d’Argentan, à Saint-Marcouf. Celle-ci adresse d’ailleurs un courrier véhément au préfet de son département pour se plaindre des calomnies dont a été victime son honorable chapelain et du peu de considération qu’a montré à son égard l’archevêque de Reims.
Notes
[1] L’ensemble des informations contenues dans cet article émanent de son dossier personnel conservé aux Archives départementales de la Marne sous la cote V 1.
[2] Le sacrement est un rite de l’Eglise catholique.
[3] Dans une paroisse, la fabrique est l’organisme qui gère les biens matériels.
[4] Malheureusement, la collection de ce quotidien est lacunaire aux Archives de la Marne pour les années 1880 à 1889.
Cet article a été rédigé dans le cadre du challenge UPro-G proposé par l’Union professionnelle des Généalogistes Familiaux, sur le thème « un prêtre ou une religieuse ».