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Brescello-sur-Marne

Parfois, les archives nous réservent des pépites dont elles seules ont le secret. Au cours d’une recherche sur l’histoire d’une filature de la région de Reims, je suis tombé sur un échange entre deux maires dignes d’une scène entre Don Camillo et Peppone[1] ! Et tout ça dans la Marne[2] !

Le contexte

1891. Emilie CORNET, veuve de François RACHEL, est propriétaire d’une filature à Saint-Masmes, un petit village à l’ouest de Reims. L’entreprise a été fondée par son oncle, Émile ANCEAUX, quelques dizaines d’années plus tôt. Émile ANCEAUX a fait construire pour ses ouvriers des maisons, mais également une école et un bâtiment destiné aux loisirs.

Cette attitude n’est pas isolée dans le monde industriel du XIXème siècle, que ce soit chez les catholiques ou chez les protestants. On appelle parfois ce mouvement le paternalisme social. On le rencontre dans la filature du catholique Léon HARMEL à Warmeriville (Marne). Mais il se trouve également dans la famille PEUGEOT ou la famille JAPY, dans le Pays de Montbéliard protestant.

Trois grands industriels
Louis Frédéric JAPY, Léon HARMEL et Armand PEUGEOT

Mais revenons à notre filature de Saint-Masmes, aussi appelée filature du Pont-de-Romagne.

Les bâtiments industriels se trouvent pour partie sur la commune d’Heutrégiville (la plus grande surface, en vérité) et pour partie sur la commune de Saint-Masmes (notamment les habitations ouvrières). Le 9 juin 1891, donc, Emilie CORNET et un certain A. CORNET (sans doute son frère Henry Antoine) adressent une lettre au maire de Saint-Masmes. Ils lui demandent le rattachement de la totalité de leur entreprise à ladite commune. Il est nécessaire pour cela que Heutrégiville cède une partie de son territoire à sa voisine. Les raisons de cette requête sont multiples et un peu complexes. Je ne m’y attarderai pas ici, ces motifs n’étant pas le cœur de mon propos.

Brescello-sur-Marne : projet d'annexion
Page de titre du projet d'annexion des parcelles

Evidemment, cette demande n’est pas du tout du goût de la municipalité d’Heutrégiville. Celle-ci ne voit pas d’un bon œil l’éventualité de voir sa surface amputée ne fût-ce que d’un seul are.

Les arguments

C’est dans l’exposé des arguments de chacune des deux municipalités que se cristallisent les oppositions. Je parle ici de ces oppositions qui ont largement marqué la Troisième République, jusqu’à la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905, et même bien au-delà.

A Saint-Masmes

Lors de la séance du 20 juin 1891, le maire présente au conseil municipal de Saint-Masmes les arguments en faveur de l’intégration des parcelles concernées sur le territoire de sa commune. Tout d’abord, les ouvriers logés sur la commune d’Heutrégiville, demandent depuis longtemps leur rattachement à Saint-Masmes. Ensuite, le service religieux a toujours eu lieu à Saint-Masmes, pour tous les ouvriers de l’usine et une récente du Cardinal-Archevêque de Reims Benoît LANGENIEUX a rattaché à l’église de Saint-Masmes les maisons ouvrières situées à Heutrégiville. Autre point soulevé par le maire, les inhumations des ouvriers et de leur famille ont toutes lieu au cimetière de Saint-Masmes. Au point que le cimetière devenant trop petit, la commune doit envisager des frais pour l’étendre. Enfin, les enfants des ouvriers de la filature fréquentent tous l’école de sa commune.

Brescello-sur-Marne : conseil municipal de Saint-Masmes
Texte du conseil municipal de Saint-Masmes du 20 juin 1891

On notera que les arguments avancés sont essentiellement d’ordre cléricaux. En réalité, il en existe d’autres plus financiers que je ne développe pas ici.

A Heutrégiville

Face à cette charge cléricale, le maire d’Heutrégiville répond dans un discours qu’il prononce devant le conseil municipal de sa commune lors de sa séance du 7 février 1892. Il y fustige les « doctrines rétrogrades » et la « gent cléricale et réactionnaire qui divise nos campagnes ». Selon lui, « les idées larges et libérales de la commune d’Heutrégiville sont plus en rapport avec les convictions et les sentiments » des ouvriers qui logent sur sa commune. Pour ce qui est du service religieux, « le conseil municipal d’Heutrégiville n’a que faire de la décision de son Eminence le Cardinal ; il la renvoie à son auteur pour qu’il en fasse un meilleur usage que celui de provoquer la discorde et le ressentiment des esprits ». Qu’entend-il par « faire un meilleur usage » ? Je laisse à chacun le soin de deviner ce qui peut se cacher derrière ce message…

Et le maire d’Heutrégiville de conclure cette partie de son exposé ainsi : « En résumé, bien que toute anodine que paraisse cette interprétation de services religieux, elle n’en vise pas moins le but de barrer la route à l’émancipation des esprits et à la liberté des croyances ».

N’entendez-vous pas là les discours enflammés de Peppone ?

Notes

[1]     Dans les nouvelles de l’écrivain italien Giovannino GUARESCHI, Brescello est le village italien dont Don Camillo est le curé et Guiseppe Bottazzi, dit Peppone, le maire communiste. Ces deux personnages ont été popularisés dans plusieurs films par Fernandel et Gino CERVI.

[2]     Archives départementales de la Marne, Chp 6147.

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